Lundi 27 mars 2006
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15:32
Le Contrat Première Embauche a été créé pour
lutter contre le chômage.
Mais
il convient de distinguer les deux types de chômage, ainsi que le fait Bénassy : le
chômage classique et le
chômage keynesien.
Chômage classique et chômage keynesien résultent tous les deux d'un
excès d'offre sur le marché du travail, c'est à dire d'une surabondance d'offreurs de travail (les chômeurs) par rapport aux demandeurs de travail (les entreprises).
Si celà est une évidence, le chômage classique et le chômage keynésien se distinguent en ce que
le chômage classique résulte d'un excès de demande sur le marché des biens alors que
le chômage keynesien résulte d'un excès d'offre.
Détaillons un peu les implications de chacun de ces deux chômages :
- le chômage classique est un chômage qui est créé en situation de forte demande aux entreprises, demande à laquelle elles ne peuvent répondre. Dans un marché de concurrence pure et parfaite, ce chômage ne serait que temporaire : s'il y a une forte demande, alors les entreprises embauchent pour y répondre, et elles peuvent embaucher car cette forte demande garantit des profits plus importants, qui pourront servir à rémunérer l'emploi créé.
Si le chômage persiste, c'est qu'il y a trop d'entraves sur le marché du travail : salaire minimum qui fausse le marché, rigidités juridiques autour du contrat de travail, etc.
C'est ainsi vers une flexibilisation accrue du marché du travail, en le dérégulant, que doit s'opérer l'action de l'Etat.
- le chômage keynésien est créé dans une situation d'excès d'offre. Les entreprises n'arrivent pas à écouler leur production parce que la demande qui leur est adressée est trop faible, donc elles n'embauchent pas (voire elles licencient, puisqu'elles n'ont plus besoin de produire autant).
Si le chômage keynésien persiste, c'est à cause de l'insuffisance de la demande.
C'est donc cette demande qu'il faut soutenir, par différentes mesures favorisant la consommation, comme l'intervention de l'Etat en tant que consommateur (via une politique de grands travaux par exemple), comme la baisse du taux d'intérêt qui favorise l'emprunt, et donc la consommation, etc...
Toute la question est de savoir si aujourd'hui, en France, on se trouve dans une situation de chômage classique ou de chômage keynésien. Une situation de chômage classique serait une situation où les entreprises abondent de débouchés mais où elles sont prises à la gorge par les régulations du marché (salaire minimum, impôts aux sociétés, rigidités des legislations) et ne peuvent ainsi pas embaucher.
Or, en 2005,
les entreprises du Cac 40 ont réalisé des profits records de plus de 80 milliards d'euros, eux mêmes supérieurs de 27% aux profits réalisés par ces entreprises en 2004.
Le taux de marge moyen des entreprises, c'est à dire le rapport entre les profits purs et la valeur ajoutée, en 2005 devrait dépasser les 35%, là encore, un record. Enfin, il faut noter que les entreprises sont à
une utilisation de 85% en moyenne de leurs capacités de production, ce qui montre là encore qu'elles ont une marge de progression pour répondre à une éventuelle demande, si demande il y avait.
Car en effet,
du côté de la demande, on est là aussi loin de la situation de chômage classique, qui suppose une forte demande à laquelle les entreprises ne peuvent pas répondre.
La
consommation des ménages en 2004 n'est que de 2%, alors que
l'endettement de ces ménages, est passé de 54.3% du revenu disponible en 2002 à 60.3% en 2004. On peut en conclure que
la consommation est donc très faible dans un tel contexte d'endettement généralisé. Ajouté à celà
la parité dollar/euro défavorable au commerce extérieur français, et on comprend bien qu'aujourd'hui, c'est bien la demande qu'il faut stimuler.
Aussi s'il apparaît
que nous sommes dans une situation de chomâge keynésien,
le CPE, qui a pour but avoué la flexibilisation du marché du travail, est une mesure qui répond à un chômage plutôt de type classique.
A court terme, le CPE va pouvoir créer des emplois, par un
effet d'aubaine, mais
ce nombre ne dépassera pas les 70 000 créations d'emplois nettes.
En revanche, à long terme, outre le recul impressionant d'un point de vue du droit du salarié, le
CPE en facilitant le licenciement, risque d'accentuer les fluctuations cycliques de l'économie : tant que la conjoncture sera bonne, pas de problème. Mais
au moindre coup de mou de l'économie, il faudra s'attendre à des licenciements massifs, qui risquent de faire entrer la France dans un cercle vicieux : moins d'emploi = moins de consommation = moins d'emploi, etc...
En définitive donc,
le CPE apparaît être une mesure économiquement inadapté à la situation économique française, et qui
risque même d'aggraver certains dysfonctionnements. Et à ce volet purement économique viennent s'ajouter des aspects juridiques, politiques et humains contre lesquels il également légitime de se révolter.
A croire que dès qu'on parle du fond, il n'y a plus personne pour défendre le CPE...
Désolé de te contredire, mais l'article est truffé d'erreurs et de contresens:
- Le chômage actuel en France est à la fois classique ET keynésien, c'est à dire à la fois structurel (quelque soit la position dans le cycle, on a donc TOUJOURS du chômage classique: c'est pas l'un ou l'autre. La question est de savoir quel niveau) et conjoncturel. Ce qui est juste dans l'article, c'est que la France , quoiqu'en phase de reprise, est encore en situation de croissance faible par rapport à sa croissance potentielle (d'où des capacités inexploitées dans les entreprises), il y aurait donc des possibilités de relances par la politique économique (enfin si seulement l'Etat avait de réelles marges de manoeuvre budgétaires). Mais c'est une illusion de se contenter de cet argument: en 2000, alors qu'on était à un niveau de croissance très élevé (3,6% pour une croissance potentielle de 2,25%), et donc qu'il n'y avait pas de chômage keynésien, le taux de chômage était quand même supérieur à 8% (en gros on avait atteint le NAIRU, c'est à dire le taux de chômage structurel). D'accord, c'est toujours mieux qu'aujourd'hui, mais ça démontre que si on refuse de mener des réformes structurelles sur le marché du travail, on se condamne à ne jamais descendre en dessous de ce taux. Tant mieux pour vous si ça vous satisfait, moi pas.
Par ailleurs, la critique récurrente des profits des entreprises du Cac est complètement infondée: du fait de la libéralisation des marchés de capitaux, les investisseurs peuvent investir là où c'est le plus rentable dans le monde. Si les entreprises utilisaient leurs profits pour créer plus d'emploi, elles distribueraient alors moins de dividendes à leurs actionnaires, qui iraient investir ailleurs. Du coup les investissements en France baisseraient et la production aussi à moyen terme, donc moins d'emploi, etc.... (C'est peut-être regrettable, mais c'est comme ça que l'économie de marché fonctionne).
Cela étant, effectivement, le CPE ne devrait pas créer tellement d'emplois (petit contresens dans l'article: quand il y a effet d'aubaine, il n'y a pas de créations nettes d'emplois, mais substitution: si il y a 70K emplois de créés selon Cahuc, c'est donc qu'il n'y a pas que des effets d'aubaine), parce que la population sur laquelle il porte est limitée, et parce que ça complexifie encore plus le droit du travail en rajoutant un contrat de plus. Mais c'est qu'il faut justemment aller plus loin: il y a un quasi consensus parmi les économistes (de tout bord politique: lisez la liste des membres de la commission Camdessus par exemple) pour supprimer la distinction CDD/CDI et instaurer un contrat unique avec une protection croissante, qui facilite le licenciement en cas de baisse de l'activité (effectivement, ça veut dire qu'on peut plus facilement perdre son emploi, mais quand le taux de chômage est à 5% comme dans les pays scandinaves, on a la perspective d'en retrouver un beaucoup plus facilement. Paradoxalement, c'est sans doute faire preuve de plus de solidarité d'accepter ça plutôt que de s'accrocher aux avantages acquis du CDI en sachant que le droit du travail tel qu'il existe en France précarise mécaniquement ceux qui ne bénéficient pas d'un CDI ou d'un emploi dans la fonction publique). On pourra toujours dénigrer la flexibilité en prenant des exemples qui tenderaient à démontrer le caractère "jetable" des salariés, mais les entreprises, sur la durée d'un cycle économqiue, n'ont pas en moyenne intérêt à licencier: leur objectif est de croître pour dégager sans cesse plus de profits, et donc à accroître leur nombre d'employés. Mais la quasi impossibilité de licencier un CDI augmente désincite à embaucher si l'on sait qu'en phase basse du cycle on aura une baisse de la demande et donc des capacités inemployées qu'il faudra néanmoins rémunérer (du coup, le CDI dans sa forme française revient à augmentter le coût marginal du travail). Conséquence: les entreprises dont l'activité varie le plus avec le cycle économique n'embauchent plus du tout en CDI, ce qui contribue à créer un marché du travail dual, avec toute une partie de la population effectiviement précarisée.
En conclusion, je me garderais de te dire que vous l'avez bien dans les fesses comme tu le suggères avec une telle élégance, mais seulement te conseiller d'aller lire quelques ouvrages et rapports publics qui foisonnent sur le sujet et font preuve en la matière d'un rare consensus (Artus, Camdessus, Cahuc, Pisani-Ferry...pour les plus connus ces temps derniers)
Jocelyn Guitton